Chères et chers amis,

En ce début d'année 2010, je vous souhaite à tous mes voeux de santé, de bonheur et de réussite. Bien entendu, je vais vous parler d'histoire.

Notre association, déjà très active au niveau des conférences et actes, devrait en 2010 jouer un rôle éducatif et pédagogique fort utile en ces temps actuels où l'histoire est assez malmenée, sans doute par méconnaissance des conséquences de l'ignorance de la mémoire collective. En effet, comment expliquer le présent et le comprendre sans faire de même pour le passé ? Chaque moment de l'histoire n'est que le produit d'un cheminement si nous ne pouvons pas expliquer le futur, sauf par prospective et déduction savante on peut expliquer le présent mais nous avons besoin de l'outil essentiel qui est le passé. Pour cela, il n'est pas possible de laisser l'histoire aux seuls historiens. L'histoire est aussi importante que le langage pour le développement de l'être humain et développer sa capacité, son sens de l'analyse de la critique et de la synthèse est aussi important qu'apprendre à parler et à lire. Avoir le sens éducatif et pédagogique dans une démarche rigoureuse est nécessaire. C'est le rôle que nos membres doivent assumer : inventorier, classer les observations, replacer l'événement dans son histoire avant de dégager des hypothèses de travail. Après avoir reconstitué le réel dans notre esprit, nous pourrons échafauder des hypothèses et les confronter avec ce réel.

Enfin, l'exploitation de l'hypothèse est l'exercice le plus délicat. Il faudra établir l'adéquation entre la pensée et l'observation. Ce contrôle sera décisif pour la vérité même si nous estimons que la certitude du scientifique n'est jamais absolue. En faisant ainsi oeuvre éducative et militante, nous éviterons les dérives fréquentes ; ainsi, on ne pourra pas refaire l'histoire à sa guise parce que nous partirons du réel et éviterons ainsi les interprétations sans tenir compte de ce qui existe en amont. En effet, faire du journalisme ou de la politique n'est pas notre crédo.

Cette démarche est absolument fondamentale, car on ne pourra pas refuser la réalité (documents, témoignages ...). On peut avoir des opinions mais la réalité est ce qu'elle est et elle restera notre boussole. La construction historique doit établir les relations entre les faits et expliquer les enchaînements. L'historien s'interdira de vouloir rendre le vécu en imaginant par exemple les sentiments et les passions des hommes d'autrefois pour expliquer l'histoire. Il s'agira plutôt de prendre les documents dans leur ordre chronologique, de les critiquer au fur et à mesure, d'examiner les opinions et les théories qu'ils ont inspirées aux historiens et en écartant, même si elles sont séduisantes, celles qui seraient arbitraires et dépasseraient ce que nous apprennent les sources.

Vous me rétorquerez : « Cette succession de détails ne risque-t-elle pas de lasser ? » Nous répondons : « Certainement pas ! » C'est la connaissance approfondie des détails qui fait l'histoire et ainsi nous éviterons les absurdités que nous rencontrons trop souvent. C'est d'ailleurs dans cet esprit que nous avons conçu et réalisé le colloque « Occupation, Résistance et Libération à Grasse et en Pays de Grasse ». Ce dernier avait une certaine dimension du fait que c'était le premier travail de cette importance sur le sujet. Les conférences du Professeur Girard « Causerie Devoir de Mémoire : Répression judiciaire et extrajudiciaire dans le département à la Libération » et de Paul Euzière « Devoir de mémoire : les héros sans gloire » ont été des compléments précieux. Et c'est également dans cet esprit que notre association a organisé avec l'association Castrum, animée par Jean-Claude Poteur et son épouse, le colloque sur « Grasse au moyen-âge, un état de la question ». Les experts qui sont intervenus l'ont fait dans un esprit hautement scientifique. La conférence de M. de Fontmichel sur les « Demeures Grassoises du XIXe et du XXe siècle » fut un autre moment mémorable.

Nous avons le sentiment d'avoir fait bougé la matière tout en étant conscients du travail et des pistes qui se présentent devant nous. D'ailleurs, Henri Poincaré ne disait-il pas dans un article sur le Hasard : « L'historien est obligé de faire un choix dans les événements de l'époque qu'il étudie ; il ne raconte que ceux qui lui semblent les plus importants. Il s'est donc contenté de relater les événements les plus considérables du XVIe siècle, par exemple, de même que les faits les plus remarquables du XVIIe siècle. Si les premiers suffisent pour expliquer les seconds, on dit que ceux-ci sont conformes aux lois de l'histoire. Mais si un grand événement du XVIIe reconnaît pour cause un petit fait du XVIe, qu'aucune histoire ne rapporte, alors on dit que cet événement est dû au hasard ; ce mot a donc le même sens que dans les sciences physiques ; il signifie que les petites causes ont produit de grands effets ». Ce passage nous montre que le hasard peut être un grand fait aussi bien qu'un petit fait ; et si le chroniqueur enregistre de préférence les faits les plus remarquables, le rôle de l'historien consiste à démêler les faits les plus importants, qu'ils soient ou non remarquables.

Qu'est-ce-que l'identité nationale, sujet d'actualité ?

Pour moi, c'est très simple : c'est l'histoire + la langue. Je disais au début que l'histoire était nécessaire à la construction de l'individu. Je persiste : arrêter l'histoire en classe de première (16 ou 17 ans) pour quelques aménagements lors de la préparation du BAC, quel intérêt ? Il reste à tous les élèves, avec la classe terminale (17 ou 18 ans), une année, quelle que soit la section choisie, pour faire de l'histoire et après c'est terminé de toute façon pour la vie, pour la plupart du temps, sauf pour les professionnels de l'histoire. Dans ce cas, pourquoi ne pas supprimer les mathématiques pour les littéraires alors qu'à 17-18 ans on a déjà plus de maturité que les années précédentes et on est davantage apte à comprendre les démarches et les méthodes ? C'est pourquoi, nous disons sans hésitation que les historiens ont démontré la valeur de l'histoire par la prise de conscience et la formation des repères du citoyen. Elle ajoute à notre expérience propre celle de l'humanité par les repères dans le temps et dans l'espace. Au début du siècle dernier, l'historien Henri Berr écrivait : « Ce qu'étudie l'histoire c'est l'homme en société, ce sont les rapports et la succession des sociétés. L'histoire c'est l'humanité. Et c'est du point de vue scientifique, la recherche des causes qui, à partir des origines et à travers bien des crises, ont produit ou promu la civilisation ».

L'historien va au bout de ses logiques. L'exemple le plus marquant est celui de Marc Bloch qui, confronté au réel, au milieu des mitraillettes, s'obstina à arracher l'histoire à la domination, donc à la marque du politique, afin de faire durer la démocratie dont l'idée était menacée partout en Europe. Beaucoup choisirent d'ailleurs la stratégie de l'évitement. Un autre historien, le célèbre Witold Kula, exprimait de sa Pologne natale un point de vue définitif : « Je refuse une histoire qui se considère comme un tribunal de haute instance ... Non, décidément je ne veux pas d'une histoire faisant office d'une cour d'appel. Je veux une histoire qui s'efforce de comprendre, non de juger ... Je refuse une histoire appliquée comme un emplâtre sur les frustrations nationales douloureuses et purulentes. L'historien est toujours conscient des valeurs individuelles qu'il transpose comme il est convaincu qu'une telle traduction est malgré tout possible ».

Je prendrais plaisir à développer encore ces quelques lignes. Et je terminerai en disant que l'histoire doit devenir un jour l'âme de l'enseignement, car elle peut donner à tant d'êtres, à tant de jeunes, surtout en désarroi intellectuel ou pas, la joie d'embrasser le temps, de comprendre la vie, de se dépasser, pour ainsi dire, en situant l'individu dans l'humanité et l'humanité elle-même dans la totalité du réel.

C'est ainsi que nous aimons l'histoire. C'est pourquoi, nous sommes dans cette association. Et j'invite tous ceux qui partagent ce point de vue à nous rejoindre.

En avant pour de nouvelles aventures et Bonne Année 2010 !

Le Président Rémi Krisanaz - Janvier 2010-

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